Vous avez pu la découvrir dans les opéras Julie de Boesmans ou Like flesh de Sivan Eldar, la metteuse en scène Silvia Costa répond à quelques unes de nos questions à l'occasion de la création mondiale de I Didn't Know Where To Put All My Tears / Curlew River de Marko Nikodijević / Benjamin Britten (du 29 mars au 3 avril 2026).
Silvia Costa : Dans la pièce de Britten, la totalité des rôles est distribuée à des hommes. Ce choix vient bien sûr de sa fascination pour le théâtre Nô japonais, qui s’inscrit dans une tradition profondément masculine : les femmes n'y ont pas accès à la scène. Tous les rôles sont donc interprétés par des hommes. De cette contrainte j’ai voulu faire un point de départ dramaturgique, lui donner un sens nouveau, une nouvelle perspective. C'est pour cette raison que j'ai demandé à Marko Nikodijević de composer une pièce pour chœur de femmes. L'idée était de faire comprendre au spectateur qu'il y a la vie d’une femme derrière la figure de la Folle : une femme qui a vécu cette histoire, cette perte, cette souffrance. La communauté féminine devient alors un seuil, presque une épreuve : si les hommes veulent incarner ces rôles, ils doivent aussi traverser ce que les femmes ont traversé. Ce sont les femmes qui, en quelque sorte, créent les rôles, les transmettent aux hommes, en leur donnant leurs propres costumes. Je rends visible ce moment-là par un simple changement de vêtements pendant un intermède instrumental qui donne un double féminin à chaque personnage masculin de Curlew River. Nous reprenons les éléments du livret, mais avec un déplacement complet du point de vue : ce sont les femmes qui donnent leurs vêtements aux moines pour qu'ils vivent à leur tour l'expérience qu'elles ont vécues auparavant.
S.C. : J’ai écrit le texte qui servira de base à la composition de Marko. Ensemble, nous avons parlé de collage, de fragments. Je lui ai fourni une sorte de langue, presque une ballade, une chanson ouverte. C'est à lui à présent de décider ce qui sera chanté par le chœur, ce qui relèvera de la figure féminine, de la Folle. J'ai travaillé à partir d'une idée centrale : celle de la communauté. Cette notion est essentielle. Je lui ai surtout donné une image qui ouvre le spectacle. Mais je ne sais pas encore comment cette image va se développer : j'attends la musique. Il y a une image de départ, mais elle reste volontairement ouverte.
S.C. : Oui. C'était une manière presque politique de raconter l'origine de cette rivière. Cette rivière n'existe pas vraiment : elle naît quelque part. Elle naît d'un geste. J'ai imaginé des femmes qui creusent la terre de leurs mains, qui déposent leurs larmes, et qui donnent naissance à ce lieu. C'est une sorte de mythologie de l'origine, un berceau symbolique pour accueillir la plainte de la mère. Il y a aussi une forme de réappropriation de cette figure : dans l'œuvre originale, elle est doublement dépossédée de son histoire parce que femme et folle. Il est important de rappeler qu’historiquement, beaucoup de femmes ont été dites "folles" simplement parce qu'elles exprimaient leurs émotions. Quand un homme décide d'incarner la Folle, ce n'est pas une question de psychologie narrative, mais d'état. Tout passe par l'émotion. Contrairement au théâtre Nô, où l'émotion est masquée et stylisée, je demande ici au contraire un maximum d'expression.
S.C. : Britten retient du Nô la stylisation des émotions qui tranche avec l'expression occidentale traditionnelle. Je m'inspire à mon tour de l'esthétique japonaise, notamment dans la scénographie et les costumes. Il y aura donc des références orientales très nettes. En revanche, dans la musique de Britten, je n'entends pas un orientalisme direct. Je la perçois plutôt comme un rituel, presque ecclésiastique. L'espace de départ évoque d'ailleurs une église, avec des bancs, mais ces bancs sont ornés d'éléments venus de l'Orient. La rivière dont nous parlons relie deux mondes : elle unit la salle et le plateau grâce à un pont. Le pont est un élément très important dans les jardins zen. Une autre source d'inspiration vient des peintures japonaises de montagnes et de nuages : les montagnes s'interrompent, laissant place au vide, au nuage. Cette absence est essentielle. Elle a beaucoup nourri la conception de l'espace. Le plateau se cache et se révèle, pour donner à voir un mouvement avant tout spirituel. Il y a aussi, dans le Nô, un rapport très particulier au réel et à l'au-delà : un espace propice à l'apparition des fantômes. La question des fantômes est évidemment centrale dans la culture japonaise, où l'existence d'autres mondes est profondément intégrée. Dans notre spectacle, le fantôme, c'est l'enfant. Nous avons décidé de ne pas le représenter physiquement : il est évoqué par une voix, par un objet.
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