"C’est une histoire de traversées. Une histoire dense et profonde, maintes et maintes fois racontée. Ici et ailleurs, ce siècle et ceux qui le précèdent. Une histoire de passages.
En 1964, Benjamin Britten transpose une pièce de théâtre Nô japonais dans une église anglicane. Une mère a perdu son fils, elle erre à sa recherche. Au bord d’une rivière, elle fait la rencontre d’un passeur qui, un an plus tôt, a vu un étranger abandonner là un enfant mourant. L’enfant est enterré de l’autre côté. La mère traverse dans une incantation déchirante, d’une rive à l’autre.
Du théâtre Nô, Britten retient le dépouillement, l’économie de gestes pour créer une forme nouvelle. Curlew River fascine à plus d’un titre : avec des musiciens qui se comptent sur les doigts d’une main, Britten crée un chef-d’œuvre d’épure et d’intensité. Et démontre qu’un modèle économique contraint peut être à la source d’une immense créativité.
Soixante ans plus tard, avec Marko Nikodijević, Silvia Costa propose une autre traversée. En écho à l’œuvre de Britten qui ne comprend que des chanteurs masculins, tous deux créent une pièce pour chœur de femmes, I Didn’t Know Where To Put All My Tears, qui raconte la source de la rivière : pour sauver leur couvent, des femmes auraient creusé la terre de leurs mains et dévié le cours d’un fleuve. La metteuse en scène prolonge l’esthétique de l’épure nourrie de symboles et de poésie : elle imagine un plateau occupé par la brume, et fait du vide un espace de rêve, de sublimation.
À la fin de cette première partie, les femmes restent sur le plateau, témoins qui peu à peu s’effacent. Aux hommes qui chantent, elles ont donné leurs manteaux en même temps que leur histoire. Un pont relie le plateau et la salle, comme l’ici et l’au-delà.
À la direction musicale, Alphonse Cemin, l’un des fondateurs du Balcon dont le chœur de femmes incarne la création de Marko Nikodijević −, qui avait marqué les esprits en dirigeant Iphigénie en Tauride. Sur scène, des signatures vocales d’une grande singularité, du ténor Zhengyi Bai, qui incarne la Folle de façon bouleversante au baryton anglais Mark Stone, qui prête au Passeur sa voix puissante, tandis que le baryton-basse écossais Michael Mofidian, au timbre suave, campe le Voyageur, et que la basse Stephan Loges donne à l’Abbé toute sa profondeur, sans oublier Chelsea Lehnea, incandescente. L’Esprit du Garçon est interprété par Thomas Day du Trinity Boys Choir, qui forme des sopranistes de classe anglaise et parfaitement adaptés à la voix que Britten souhaitait pour l’innocence.
Dans ce passage, ce mouvement, s’ouvre un paysage dans le plus pur éclat des tragédies antiques, où il est question d’hommes et de femmes, de vie, de mort, de fantômes. De drames qui nous traversent plus que nous ne les traversons, et qui font de nous qui nous sommes, et qui nous devenons."
Matthieu Dussouillez
Directeur général
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