Les deux pièces qui composent cette soirée sont comme les deux parties d’un tout. À Curlew River de Benjamin Britten, Silvia Costa a ajouté I Didn’t Know Where To Put All My Tears dont elle signe le livret et le compositeur Marko Nikodijević, la musique. Alors que la logique voudrait que cette création contemporaine suive la parabole de Britten qui date de 1964, contre toute attente, elle la précède. Dans Curlew River, une femme dite folle (Madwoman) erre sur les rives de la rivière aux courlis à la recherche de son fils, dont elle finira par trouver la tombe sur l’autre rive. I Didn’t Know Where To Put All My Tears se veut une préquelle à cette histoire. On y voit le personnage de la Madwoman qui pleure son fils perdu. Rejointe par une communauté de femmes, elle creuse la terre à la force de ses mains pour en faire un berceau où elle espère endormir sa peine. Lorsqu’elle y dépose ses larmes, elle donne naissance à la rivière éponyme que l’on retrouve chez Britten – Silvia Costa jouant sur la déformation du titre : Curlew River = la rivière cruelle. Dans un procédé de mise en abyme, I Didn’t Know Where To Put All My Tears vient border l’opéra de Britten qui la précède de quelque soixante ans. Mais loin de l’endormir, elle le réveille en nous incitant à le regarder sous une lumière nouvelle.
L’idée d’une rivière creusée à mains nues a été inspirée à Silvia Costa par une légende qu’on lui a racontée lors d’un séjour en Allemagne sans qu’elle ne parvienne jamais à en retrouver la source exacte. Dans la région de Baden-Baden, une communauté de sœurs aurait sauvé leur couvent de la destruction en déviant la nuit le cours d’une rivière. Sur scène, la metteuse en scène suggère la rivière par de la fumée lourde, exploitant comme à son habitude le potentiel poétique d’un simple effet technique. Admiratrice de la peinture japonaise, elle sait que, pour représenter une montagne, les artistes ont coutume de laisser sur la toile un vide suggérant un nuage. La brume épaisse qui enveloppe la rivière aux courlis n’est-elle pas une invitation à accepter l’incomplétude, les questions qui ne trouveront jamais de réponses ? « Je pleure dans le vide », crie désespérément la Madwoman.
De même que, par temps clair, l’eau d’une rivière reflète le ciel, le prélude imaginé par Silvia Costa développe un jeu de miroir avec Britten. Curlew River ne compte que des interprètes masculins – y compris pour le rôle de la Madwoman. La pièce s’inspire des codes du théâtre Nô où seuls les hommes étaient autorisés à jouer. Le compositeur met en musique un monde dont les femmes sont exclues, comme si la rivière séparait l’humanité en deux. Dans la prière qu’ils récitent, les moines demandent au Ciel de les délivrer des fantômes de la nuit. En latin, le mot phantasma désigne aussi les fantasmes. La seule femme présente – la Madwoman – doit essuyer le mépris et les moqueries des hommes qui redoublent sa peine. L’adjectif folle dont elle est coiffée achève de la déshumaniser.
Silvia Costa a choisi de faire interpréter son prélude uniquement par des femmes, de sorte que les deux pièces se répondent. Littéralement. À la fin d’I Didn’t Know Where To Put All My Tears, la communauté des pleureuses murmure la musique qui deviendra la prière des moines de Curlew River. Ce chassé-croisé entre les femmes et les hommes ne traduit pas un conflit ou une opposition. Il s’accompagne d’un geste de transmission quand trois interprètes d’I Didn’t Know Where To Put All My Tears donnent leurs costumes à trois hommes qui deviendront Madwoman, Passeur et Voyageur. Comme un message adressé à travers le temps :
Quand commence Curlew River, les femmes ne s’effacent pas, elles ne laissent pas la place aux hommes, elles ne lâchent pas cette scène qu’elles ont mis des siècles à conquérir, quelles que soient les cultures et les géographies. Par un tour de magie dont Silvia Costa a le secret, elles restent pour doubler les rôles joués par les hommes. Il faut prendre le temps de bien lire cette phrase : les femmes doublent les hommes qui jouent leurs propres rôles. Elles se font les tutrices de ceux qui essaient de les imiter. Elles demeurent aux côtés des hommes comme des yūrei, ces esprits des morts qui, dans la culture populaire, n’ayant pas surmonté les remords et les regrets de leur existence terrestre, ne peuvent se rendre dans l’au-delà. Plus tard, leur chant accompagne la sortie des moines. Comme un écho ou – qui sait ? – un scrupule.
Simon Hatab
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